COCO D’ISLES
Un fantôme sur vinyle
Il existe des artistes dont on connaît chaque détail de la vie, chaque interview, chaque photo de jeunesse. Et puis il y a Coco d’Isles — un nom, une pochette, un sillon de vinyle, et rien d’autre. Pas de biographie officielle, pas de portrait, pas la moindre trace dans les archives de la presse musicale de l’époque. Juste un disque, sorti en 1987, qui continue aujourd’hui encore de faire vibrer les platines des collectionneurs d’Italo-Disco.
C’est peut-être cela, au fond, qui rend Coco d’Isles fascinante : cette capacité à exister pleinement à travers trois minutes quarante-huit de musique, sans jamais avoir besoin d’un visage.
1987 : l’année de tous les possibles
Pour comprendre Coco d’Isles, il faut d’abord comprendre son époque. Le milieu des années 80 est le théâtre d’une révolution silencieuse sur les pistes de danse européennes. Venue d’Italie, portée par des labels comme Discomagic ou Time Records, l’Italo-Disco déferle sur le continent avec ses boîtes à rythmes syncopées, ses nappes de synthétiseurs Roland et Korg, et ses mélodies vocales à mi-chemin entre la pop sentimentale et la transe électronique. La France n’échappe pas à la vague : dans les studios parisiens, on tente de recréer cette formule magique, avec un supplément d’âme bien de chez nous — une pointe de funk, un soupçon de chanson, et cette élégance légèrement kitsch qui caractérise si bien la variété française de l’époque.
C’est dans ce climat qu’émerge, le temps d’un unique 45 tours, le projet Coco d’Isles.
Le disque : Top Secret
Le single sort en 1987 sous le label Les Éditions Productions Georges Mary, référence catalogue 109 355 — une maison bien connue des amateurs de disco et de funk hexagonal des années 80, qui a vu défiler dans ses bacs une foule de projets aussi éphémères qu’attachants. Le titre phare, Top Secret, dure trois minutes quarante-huit et déploie tous les codes du genre : une ligne de basse hypnotique, des claviers scintillants, une voix féminine qui joue la carte du mystère jusque dans les paroles — comme un clin d’œil à sa propre discrétion. La face B propose une version instrumentale, format alors très prisé des DJs de radio et de club, qui permettait de prolonger le morceau en mix ou de l’utiliser en habillage sonore.
Les crédits d’écriture du titre reviennent à deux noms : Les Lolitas Des Magazines et Fanny Forest — des plumes qui, elles non plus, n’ont laissé que peu de traces dans l’histoire de la chanson française, renforçant cette impression d’un petit cercle de studio, actif le temps d’une poignée de sessions, avant de se disperser dans l’anonymat.
Qui se cache derrière le nom ?
C’est la grande question que se posent encore aujourd’hui les diggers et collectionneurs : Coco d’Isles est-elle une chanteuse à part entière, une choriste de studio venue prêter sa voix à un projet monté de toutes pièces par un producteur, ou un simple nom de scène collectif ? Le mystère reste entier. Aucune archive de télévision, aucune photo de presse, aucune interview d’époque n’est venue lever le voile. Le nom lui-même — évocateur d’exotisme, d’îles lointaines et de secrets bien gardés — semble avoir été pensé comme une image plus que comme une identité : une évasion sonore, packagée pour les dancefloors, sans qu’il soit nécessaire d’y associer un visage.
Ce choix, volontaire ou non, était loin d’être isolé à l’époque : nombre de projets Italo-Disco et Euro-Disco des années 80, en France comme en Italie, reposaient sur des pseudonymes changeants, des interprètes anonymes recrutées pour une seule session, et des producteurs qui multipliaient les alias pour inonder le marché de singles à la chaîne. Coco d’Isles pourrait bien être l’un de ces fantômes de studio — un nom parmi tant d’autres, inventé pour habiller un morceau efficace, puis oublié aussitôt le disque pressé.
Une carrière d’un seul titre — et d’une éternité en club
Après Top Secret, plus rien. Aucune suite, aucun deuxième single, aucune réapparition sous un autre nom identifié. Coco d’Isles s’éteint aussi discrètement qu’elle est apparue, laissant derrière elle un unique artefact : un vinyle 7 pouces, aujourd’hui recherché par les passionnés du genre.
Et c’est bien là que l’histoire prend une tournure inattendue. Loin de sombrer dans l’oubli total, Top Secret a connu une seconde vie, portée par la culture du crate-digging et la passion toujours vivace pour l’Italo-Disco. Le titre apparaît aujourd’hui dans plusieurs sélections thématiques consacrées au genre, plébiscité par des curateurs et DJs qui explorent les tréfonds du catalogue disco français des années 80. Sur les plateformes de collectionneurs, le disque affiche une cote solide, la preuve d’un attachement réel malgré — ou grâce à — son statut de trésor caché.
Une légende par défaut
Il y a quelque chose de romanesque dans le destin de Coco d’Isles : celui d’une artiste qui n’a jamais cherché la lumière, mais que le temps et la passion des collectionneurs ont fini par transformer en petite légende souterraine. Pas de biopic, pas de retour sur scène, pas de rééditions en grande pompe — juste un morceau qui continue, sillon après sillon, à faire danser ceux qui savent où chercher.
Peut-être est-ce là, finalement, la plus belle des biographies possibles : celle qu’on laisse la musique raconter à notre place.
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